The Wacky Jugs – Wired, Wild and Wicked

 

La Bretagne se souviendra sans doute longtemps de cette nuit du lundi 9 au mardi 10 mai 2022, quand le jury de l’International Blues Challenge a annoncé le nom du vainqueur : The Wacky Jugs ! Historique! Pour la première fois, un groupe français remporte le premier prix de la catégorie reine de ce prestigieux concours. Les Pontivyens (NDLR: ceux de Pontivy 56300) sont montés sur la première marche du podium, devant 250 participants venus du monde entier. Source et infos: Pontivy Journal.

Il est donc temps de découvrir Wired, wild and wicked. Sorti fin 2020 voici un album intéressant à plus d’un titre. C’est d’abord un hommage au blues des origines pratiqué par des amateurs qui s’exprimaient avec ce qu’ils avaient sous la main, à savoir des instruments classiques (banjo, guitare, violon, accordéon, harmonica…) pour les plus fortunés, ou bricolés (pichet, planche à laver, bassine, cuillères…) pour les autres. C’est aussi un voyage rythmé par le shuffle de Chicago, le Jive made in New Orleans ou le Zydeco de Louisiane. C’est enfin un ensemble de 10 titres jouissifs qui soufflent un véritable vent de fraicheur, au risque risque de surprendre les amateurs du genre et convertir les plus sceptiques. The Wacky Jugs (NDLR: Les pichets farfelus) sont effectivement Wired, wild and wicked (NDLR: câblés, sauvages et méchants) mais ils sont surtout étonnants, détonants et brillants. Vous savez ce qu’il vous reste à faire! Moi c’est fait et fuck l’Eurovision! Allez, je file, y’a un pitbull qui me mate bizarrement.  Kenavo!

 

Mississippi Heat – Madeleine

 

Allez, disons le comme ça: Mississippi Heat est avant tout un groupe mais c’est aussi et surtout  un collectif de musiciens dont les racines puisent très profond dans les terres du Blues. Formé en 1991 et actuellement dirigé par l’harmoniciste et compositeur Pierre Lacocque, l’ensemble vit par et pour un genre traditionnel qu’il s’attache à promouvoir lors de concerts un peu partout dans le monde et, bien sûr, en studio. Avec à son actif une douzaine d’enregistrements le combo à géométrie variable perpétue la mémoire des Muddy Waters, Howlin’ Wolf, Jimmy Reed, Little Walter et autre Sonny Boy Williamson. Madeleine, treizième album en date enregistré à Chicago et mixé à Memphis vient de sortir, pour le plus grand bonheur des amateurs de bonnes vibrations. Guitares accrocheuses, cuivres percutants, support rythmique – claviers compris – impeccable, chœurs et chants brillants, aucun doute, c’est bien de blues dont il s’agit, et pas n’importe lequel, celui de Chicago. Et puis il y cet harmonica, viscéral, imparable, celui de Pierre Lacocque dont le talent mondialement apprécié et reconnu saura convaincre les plus sceptiques. Madeleine n’est pas un disque passéiste. Il est actuel, inventif même, et méchamment efficace pour perpétuer la mémoire de la musique qui s’écoute avec le cœur. Indispensable!

 

Gov’t Mule – Heavy Load Blues

 

On le sait. Warren Haynes a toujours eu le blues, et ce, même si le genre n’a pas forcément occupé une place systématiquement privilégiée au sein des différentes productions et prestations de ce virtuose de la six cordes. Mais là c’est une première! Oui, c’est le premier véritable album entièrement consacré au blues que sort Gov’t Mule! Un disque live en studio, enregistré à l’ancienne avec du bon vieux matos d’époque et en analogique. Le résultat possède ce son authentique avec lequel la voix et le jeu magistral de Warren font des merveilles. Des originaux bien sûr, mais aussi des reprises de Howlin’ Wolf, Elmore James ou Tom Waits qui offrent une émotion et une classe à nulles autres pareilles. 13 titres joués par des vieux briscards à qui on ne la fait plus depuis longtemps. Que ce soit en mode blues rock ou dans des ambiances plus roots, Matt Abts (batterie), Jorgen Carlson (basse) et Danny Louis (claviers) sont au diapason sur ces 75 minutes jouissives qu’offre Heavy Load Blues. Allez! Un bon single malt, bien calé au fond du canapé, les pieds sur la table, prêt pour un moment de pur plaisir immédiat.

 

Crumb – Roots

© Robert Crumb – Harmonica Blues

 


[Salif Keita]: ″ La musique est un arbre. Les racines sont la musique africaine traditionnelle, le blues. Le jazz c’est le tronc et les branches. Le rock, la soul, le reggae, le funk et toutes les autres musiques ce sont les fruits ″.


 

Muddy Waters – Bottleneck

© Photo Bill Steber
 
 

[Muddy waters]: ″ I stone got crazy when I saw somebody run down them strings with a bottleneck. My eyes lit up like a Christmas tree and I said that I had to learn –  Je suis devenu dingue quand j’ai vu quelqu’un faire glisser un bottleneck sur les cordes. Mes yeux se sont illuminés comme un sapin de Noël. Je me suis dit qu’il fallait que j’apprenne ″ . 


 

Theresa Needham – The Blues Godmother

 

Née McLaurin dans le Mississippi, Theresa a épousé Robert Needham et a déménagé à Chicago dans les années 40. En décembre 1949, elle a ouvert un club dans le sous-sol d’un immeuble au 4801 South Indiana Avenue, dans le sud de Chicago. Baptisé Theresa’s Lounge (parfois aussi appelé T’s Basement) l’endroit modeste avait pour vocation de proposer des concerts de blues au public, majoritairement noir, du quartier. Le talent des bluesmen et la qualité des jams sessions auxquelles participaient volontiers les musiciens, attiraient de plus en plus de monde. Rapidement, le bouche à oreille permit au Thersa’s Lounge d’acquérir une renommée mondiale. Outre Junior Wells et Buddy Guy qui faisaient pour ainsi dire partie des murs, d’autres pointures n’hésitaient pas à y faire une apparition au cours de leurs tournées. Ce fut le cas par exemple de Muddy Waters, Jimmy Rogers, Otis Spann, Little Walter, Otis Rush, ou encore Howlin’ Wolf. Dans les années 70, Earl Hooker et Junior Wells y ont même enregistré des sessions qui seront publiées dans les années 2000. En 1983, lorsque le propriétaire a refusé de renouveler le bail de Theresa Needham, le club a déménagé puis, a définitivement fermé ses portes trois ans après. La marraine du Chicago Blues est décédée en 1992, à l’âge de 80 ans. Elle a été intronisée à titre posthume au Blues Hall of Fame en 2001. Source et infos (en anglais): Theresa’s Lounge.

Photos: Marc Pokempner. De gauche à droite: Jam entre Sammy Lawhorn et John Primer. Theresa Needham, la taulière en fin de soirée. Junior Wells derrière le bar (il est armé!).

Patrick BETAILLE, juillet 2021

 

Joanna Connor – 4801 South Indiana Avenue

 

4801 South Indiana Avenue était l’adresse d’un bar de Chicago – le Theresa’s Lounge –  lieu incontournable pour écouter du blues et qui en son temps a accueilli sur sa petite scène Muddy Waters, Little Walter, Otis Rush, Otis Spann, Jimmy Rogers et Howlin ‘Wolf. Mais 4801 South Indiana Avenue c’est aussi le titre du quatorzième album de Joanna Connor. Et quel album! Il y a longtemps que je n’avais pas pris une telle claque! Celle qui depuis longtemps a mis à genoux le milieu du Chicago blues grâce à son jeu de slide ravageur qu’elle a eu  l’occasion d’exporter dans le monde entier nous livre là un échantillon de son absolu talent. Cette musicienne énergique au style féroce et tranchant, à la voix énorme et pleine d’émotion prouve, si besoin en était, qu’elle fait partie du  gotha  des guitaristes et qu’elle est capable de mettre le feu à son ampli et de remuer les tripes des amateurs de blues et de blues rock les plus exigeants. Joe Bonamassa ne s’y est pas trompé. Lui qui à ses débuts avait fait la première partie de certains concerts de Joanna à choisi de l’inviter et de la produire sur son tout nouveau label indépendant: Keeping The Blues Alive. Parmi les 10 titres tout droit sortis d’un studio de Nashville, certains méritent incontestablement que l’on s’y attarde. Destination, qui ouvre les hostilités est une véritable bombe à retardement sur le point de vous péter à la gueule. Bad News, de Luther Allison, est un blues lent et incendiaire porté par une voix d’un autre monde où angoisse et douleur règnent en maitres. I Feel So Good, un boogie déchainé à filer des fourmis dans les jambes d’un cul-de-jatte.  Cut You Loose, surprenant par ses changements de rythme et hypnotique grâce à la puissance d’une voix au bord de la rupture. Plus classique, Part Time Love bénéficie de la présence de Joe Bonamassa et d’une ambiance soul illuminée par des cuivres omniprésents. C’est sûr, on se souviendra longtemps de ce 4801 South Indiana Avenue. Si vous ne devez acheter qu’un seul disque au cours de cette année pourrie, c’est celui-ci! 

 

Le lundi c’est permis – Blues Note

© Photo: Bill Steber

 


[Érik Orsena]: ″ L’homme noir voguait sur sa peine et la guitare était son navire. Leur voyage commun devint le Blues – The black man was sailing on his pain et guitar was his ship. Their common journey became the Blues. ″


 

Christone Ingram – Kingfish

 

Voilà ce qu’il se passe quand un père montre un documentaire sur Muddy Waters à son rejeton et le trimbale au Delta Blues Museum de Clarksdale – Mississippi. Christone Ingram joue de la guitare depuis l’âge de 10 ans et la première fois qu’il est monté sur scène il en avait 11.  Toute sa jeunesse il l’a passée sur les routes du Delta et dans les environs de de Chicago pour s’approprier le blues de ses pairs en y apportant des teintes et une énergie que la soul et le heavy-rock des seventies ne renieraient pas. Nominé aux Grammy Awwards, le guitariste a également obtenu plusieurs Blues Music Awards: Nouveau Talent, Meilleur Guitariste et Meilleur Album pour le bien nommé Kingfish, son premier opus. N’ayons pas peur des mots, ce disque est un petit bijou. La guitare du jeune prodige s’exprime comme celle des King, B.B et Freddie, et ses chorus sont incendiaires. Que ce soit en électrique ou en acoustique, sur tempo lent ou rapide, Christone Ingram a le don de vous mettre les poils de la nuque et des avant-bras à la verticale via un blues qu’il distille avec une fraicheur et une facilité déconcertantes. L’artiste ne se contente pas d’aligner des notes. Il est à l’origine de 8 de 12 titres et, par les temps qui courent, son écriture fait preuve d’un feeling unique et d’une voix à la beauté quasi surnaturelle. Cherry on the cake, l’album publié sur le label Alligator Records, bénéficie de la présence de Keb Mo’ d’Eric Gale et de Buddy Guy. Fort prometteuse, cette entrée en matière semble confirmer qu’Ingram soit en capacité de garder les deux pieds dans le présent du blues et d’en entretenir la légende en apportant du sang neuf à ses propres influences. Pour l’heure et sans préjuger des conséquences d’une notoriété aussi soudaine, je n’hésite pas à affirmer que, dans son genre, Kingfish est sans conteste le meilleur album blues de l’année et probablement de la décennie. C’est pas une putain de bonne nouvelle ça?

 

Christian Casoni – Juke

110 portraits de Bluesmen

Tour à tour, professeur, illustrateur et dessinateur de presse, Christian Casoni est rédacteur en chef de Blues Again et pigiste pour Rock & Folk. Philippe Manœuvre lui a confié la rubrique Beano Blues, pour parler du chant des jukes. Ce copieux ouvrage est une anthologie de 110 portraits – des nécros pour la plupart – rédigés dans l’esprit de nouvelles de série noire. Il faut savoir que la majorité de ces bluesmen étaient natifs de Louisiane et issus de milieux misérables. Certains, trop hélas, ont vu enfants leurs pères assassinés par le Ku Klux Klan. Ces éléments sont importants pour comprendre l’âme de cette musique. Christian Casoni restitue les facettes de ces destins torturés, de ces vies souvent courtes, de ces musiciens géniaux, guitaristes, harmonicistes, trompettistes, etc.  et de ces voix inoubliables. Dans l’avertissement aux lecteurs il écrit : « Une révolution musicale inexplicable qui a exterminé, pour le meilleur ou pour le pire, tous les dinosaures académiques des âges précédents ». Un aperçu des portraits : Bessie Smith l’impératrice, Robert Lockwood, Memphis Slim, Muddy Waters, John Lee Hoocker, Fats Domino, Ike Turner, Chuck Berry et BB King qui disait que « chanter le blues c’était être noir deux fois »… Un ouvrage formidable qui se lit avec délice et émotion. Une source inestimable pour les musiciens et les amateurs [Alain Vollerin]. Christian Casoni: Juke – 110 portraits de bluesmen. Broché, format 14×21 cm, 431 pages, 26 euros. Détails, chroniques et commandes sur le site de l’éditeur: Le Mot et le Reste.

Patrick BETAILLE, avril 2020